ALAIN JOUFFROY EST MORT

Alain Jouffroy est mort.

Une photo, identique d’un site à l’autre, montre le bonhomme inconnu ou presque. Le texte qui l’accompagne se répète, lui aussi, comme s’il était peu à dire sur cet homme confiné à l’époque révolue de la Poésie.

Il est mort. Le poète. C’est peu dire.

En 2003, j’étudiais Erró. Dans ses tableaux, j’abordais sur un rivage familier dont je n’avais pas appris les convenances, entendu les appellations, cerné les théories. Son œuvre condensait l’héritage graphique et politique dont ma génération fut la principale légataire. Enfant des idéaux déchus, convertis en slogans publicitaires, attendant père et mère devant une télévision où passaient les Téléchats de Topor, des mangas pour adultes et des documentaires animaliers. Gaiement les images parlaient dans le poste tandis que les taudis alignés de banlieue demeuraient clos. Les nouvelles racontaient la crise avant l’heure, celle qui touchait les vieux, les ignorants comme Dieu semblait pointer du doigt l’élu des tours d’argent. Les images babillaient jusque dans les couloirs mornes où devaient bientôt alanguir des mômes nourris à ces murmures, pressés d’en sortir pour être quelque part, à l’abri de la rumeur. L’abri ne fut jamais trouvé.

J’allai donc voir l’ouvrier Erró, charpenté comme cyclope au travail. Peu bavard, l’homme se soustrait aux réponses, sourcille à peine devant les suggestions. La visite dure le temps d’un tour d’atelier, promenade silencieuse entre les toiles. Je ne saisis qu’à l’écriture de cette étude que la peinture riait intérieurement des commentaires et n’honorait que poésie, humble celle-ci de ne prétendre qu’à elle-même. Logique donc qu’Erró réponde à mes insistances par un « aller voir Alain Jouffroy ».

Ce que je fis un après-midi. Il m’ouvrit pour une heure d’entretien. J’entrai dans ses livres et son quotidien. Dehors, l’air blanc mordait les bras émaciés de l’hiver. Il paraissait comme ce paysage encadré par les fenêtres, chétif et las d’avoir combattu la chimère. Son armure noire mollissait dans l’étoffe et ses cheveux rares avaient blanchi comme la peau qui n’aurait vu que les nuits. Deux pas suffirent. Debout, allant, venant, tranquillement possédé par le flux constant de la verve, Jouffroy commença l’histoire. Erró ne fut pas peinture mais introduction au récit de la vie d’un poète qui, fidèle à sa muse, n’en décrit que silhouette. Il maudit gaiement son père collaborateur qu’il méprisait comme un orphelin volontaire, voué à trouver rêve ailleurs. Ce qu’il fit à dix-sept ans, dans un hôtel, au hasard. Un grand homme, soldat d’or alors inconnu, venait de publier Nadja. Jouffroy le suivit tel qu’il suivait les usagers de ces trains sans direction qu’il questionnait comme on interroge la matière humaine pour fertiliser l’imagination. Parut Man Ray par sa bouche, rappelant au jeune Jouffroy que son éviction du groupe surréaliste fut chance de n’être pas suivant mais anarchiste. Anarchiste, il le fut. Du noir couvrant de sa tenue au papier griffé d’histoires consignées. Ici et là, le poète perd visage et tend les mains fluettes aux passants de sa mémoire. Le passé, donc, n’existe pas. Pour preuve, Rimbaud qu’il esquissait comme l’enfant dessine son jumeau. Parlant du maître, il vibrait dans ses yeux quelque lueur de mystique offert à la candeur. Son corps fléchi tenait sur pilotis, au dessus du vide tandis qu’il maîtrisait le flot. Les épaules couvaient un feu entretenu jusqu’aux os. Le vieillard avait rajeuni dans la forge. L’homme-enfant se tint là, depuis toujours tel qu’il est du poète pourrissant au berceau dont il s’échappe.

Rejoins-les.

Notre entretien dura cinq heures. Il termina par une question dans la bouche, une affirmation dans les prunelles : « vous écrivez ».

De lui, je ne conserve que la matière vivante d’un souvenir qui fit son chemin, ainsi qu’une carte postale pliée en deux au dos de laquelle il m’avait écrit ses impressions sur mes textes. Il m’y invitait à lâcher le mécanisme, sortir des rouages graisseux du référent universitaire. Lorsque je proposais qu’on l’invitât à la soutenance de mon mémoire, grand critique et professeur répondit que Monsieur Jouffroy était ingérable, parlant trop, trop fort. L’école étudie la poésie en se passant d’elle.

Alain Jouffroy est mort.

SYNESTHESIE – JEUDI – GUERLEDAN / PAIN-NOIR

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Chaque année fut ponctuée par deux ou trois mois à Mûr de Bretagne. Pendant 16 ans.

Pour combler l’ennui, étouffer l’envie de dépasser le champs de maïs qui bordait la maison d’un ancien ferrailleur – mon grand-père – , il y avait ces deux lieux, deux airs dont les refrains s’étaient perdus derrière des portes.

Le premier est un château, celui de l’Hermitage-Lorge, confisqué par la Gestapo qui en fit son QG pendant la guerre. Ma grand-mère, réquisitionnée pour y faire la ménage, fut contrainte de noyer les tableaux qui ornaient ses murs dans le petit lac bordant l’édifice. Entouré d’arbres silencieux aux pieds desquels furent enterrés vivants les jeunes résistants du bourg – certaines bouches furent cousues au fil de fer – le château resta clos depuis lors.

Je l’observais depuis les ruines de ces fermettes, dépassais son jardin d’herbes folles, avançais toujours plus près pour tenter de l’entendre derrière les hurlements de chiens malheureux, enfermés dans ses caves pour repousser les badauds. Je regardais ses yeux fermés, passais l’oeil devant sa bouche, une grande serrure par laquelle je pouvais apercevoir d’autres fenêtres quadrillées d’autres volets.

Ce château fut le premier personnage de mon histoire. Il ouvre d’ailleurs La Maison Idéale, un film que je dessine. Car il fut longtemps cette Maison. Non pas pour cette noblesse déchue comme son buis. Seulement pour son air, la complainte, l’histoire inaudible qui parcourt ses couloirs, grisaille ses pierres.  J’aime l’idée qu’il soit désormais restauré par un vieux marin qui s’est épris de son secret.

LA MAISON XEN LD

Xenji devant la Maison Idéale.

La seconde porte est d’une chapelle au sommet d’une colline qui domine le Lac de Guerlédan. La Chapelle Sainte Tréphine. Une sainte mineure qui n’ouvre sa porte qu’une fois par an. L’oeil ne perçut donc jamais que son vitrail. Et les pieds dévalaient entre les fougères pour finalement baigner dans l’eau.

Je suis revenue à cette eau. Cet été, elle avait disparu, réduite au courant pudique d’une rivière qui se faufilait par une écluse. Le Lac artificiel de Guerlédan n’existait plus. Pour un temps. Celui de vérifier le barrage. L’enfance ignorante s’était baignée au dessus du désert des éclusiers. Des maisons dépecées par le courant vacancier. Le passé submergé a planté ses arbres. Des arbres qui semblent déjà morts à l’annonce des eaux prochaines. J’ai photographié des séquences. J’ai vu le JEUDI que je voulais raconter dans mon film consacré à la SYNESTHESIE. Ce jour-là, le brouillard effaçait partiellement l’image.

 

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Alors que nous parlions de tourner des images en France, j’évoquai l’écluse avec Guilhem (3 Minutes sur Mer ) qui se souvint de La Retenue jouée devant la Maison de l’Eclusier, par Pain Noir, marin des eaux passées.

 

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SYNESTHESIE – MARDI

MARDI EN COULEURS

CHAIR NAPPEE DANS L’ALCOVE

MARDI AVEC MARIE LESKIMO

MARDI AVEC MARIE LESKIMO

Lente exposition de l’appareil pour fabriquer l’irradiation de la couleur.

Celle-ci se répand en mouvement dans un temps donné pour rappeler à l’oeil la vibration à laquelle il s’habitue.

Débat entre l’immobilité du modèle et la gestuelle de la danseuse qui se superposent dans une seule image.

Marie LESKIMO danse classique, dans l’exercice du geste répété à la barre.

SYNESTHESIE – SAMEDI

Mes origines sont du teint que l’on me prête.

Le folklore est plié comme serviette.

 

EXTRAIT DES AUTOPORTRAITS SYNESTHETIQUES

AUTOPORTRAIT POP

Voici donc un extrait du samedi sous synesthésie.

Pour l’occasion, j’ai testé les serviettes en papier.

Une réflexion autour de la culture populaire. De ce dont on se souvient. De ce que l’on fabrique à partir de rien. Ou presque.

Je ne regrette pas ce qui m’est inconnu. Pour autant, ces coiffes, particulières aux villages, aux manières des petites dames, pourraient étayer la question identitaire, à laquelle, il me semble, se rattache, celle du voile.

Enfin, c’est le constat d’une culture populaire qui est industrielle. Notre culture.

 

Les Flammes

Je fréquente assidûment le parc de la Villette et son entonnoir de vertus, la Cité des Sciences et de l’Industrie. Son architecture, ses éclairages sont les sujets de beaucoup de mes photographies.  Si j’ai reconnu les regrets d’un Homme face au métal conquérant des ingénieurs, j’ai progressivement perçu dans cette Cité, le symbole d’une post-modernité froide et du mythe infatigable du Progrès. Ses codes graphiques, ses motifs sont d’ailleurs semblables à l’expression d’une religion: globe immense au centre d’un carré d’eau, géométrie épurée d’une abstraction savante qui soutient les nuées impassibles.

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La Cité des Sciences et de L’Industrie incendiée

La cité a craqué de flammes. Et sans émotion, sans amertume, je l’ai observée se consumer avec un questionnement qui menace et rallonge mes nuits: le Progrès achèvera-t-il de nous faire prendre la mer sur un radeau ?

Seulement, le feu s’amène et s’enfuit. Les flammes n’ont pas même relui sur le globe qui, résigné de sa puissance, demeure. Sceptre des grands inventeurs… Cristal de sorciers.

 

La Cité des Sciences et de L'Industrie - Incendie

La Cité des Sciences et de L’Industrie – Incendie

 

 

3 MINUTES SUR MER EN STUDIO / LA FRONTIERE / SYNESTHESIE

Suivant rafales et brises, mes nuits s’allongent enfin. Les jours ne sont plus alimentaires. Ils recueillent les phrasés de quelques écrivains qui m’ont visitée ces dernières semaines : Daniel Tammet (Je suis né un jour bleu), Bernanos (La France contre les robots), Hugo (La Légende des Siècles, Le Promontoire du songe).

Une visite à 3 minutes sur Mer pour entendre, entre autres, la nouvelle version des Enfants des Autres et s’émerveiller devant la géométrie du lieu. Beau Moment. Promesses d’un album riche, rock, optimiste.

3 Minutes sur Mer - Johan et Guilhem.

3 Minutes sur Mer – Johan et Guilhem.

 

 

Le tournage du clip La Frontière pour Tango Kashmir se poursuit. Un travail progressif : nous avons commencé en février, passé l’hiver sur les rails de la Petite Ceinture qui nous mène jusqu’ici, à l’été des orages. STOP MOTION ici et là.

 

LA FRONTIERE

LA FRONTIERE

 

 

Enfin, Les Autoportraits Synesthétiques se complètent. Cette nuit était Dimanche. Dans le talc et la pénombre. La télécommande au pied.

 

SYNESTHESIE / DIMANCHE

AUTOPORTRAITS SYNESTHETIQUES – DIMANCHE